Les visites de l’au-delà
Lorsque nos proches traversent l’Achéron, le fleuve qui conduit vers l’au-delà, on se demande ce qui peut se passer de l’autre côté du miroir, comment vont nos parents, nos amis.es, s’ils sont réunis avec les leurs. Le dialogue à partir de deux dimensions, la mort, la vie, demeure une activité peu discutée par ceux et celles qui ont perdu un être cher. Pourtant, cela arrive à plusieurs hommes et femmes qui se taisent sur ces phénomènes pour ne pas être perçus comme des hurluberlues. J’ai hérité de cette capacité à communiquer avec les défunts depuis ma jeune adolescence. Une nuit, peu de temps après son décès, Pépère est venu me visiter au pied de mon lit et m’a dit : »Dis à ta grand-mère que je l’attendrai et l’accueillerai de l’autre côté quand son temps viendra. Surtout dis- lui de ne pas s’inquiéter, je vais bien. » J’ai passé le message, personne ne m’a dit que j’étais bizarre ou de ne répéter cela à personne. Je crois que d’autres personnes de ma famille avaient aussi ce talent, car ma mère, ma petite soeur et mon oncle Grégoire, rassemblés autour du lit, avaient l’air de savoir ce dont il s’agissait et ne m’ont pas fait de commentaires désobligeants. Moi-même, je n’avais eu aucune gêne à partager cette information et la présentais comme une affirmation, un fait normal du quotidien.
Je crois que c’est une chance inouïe que je puisse rester en contact avec eux. Depuis le décès de ma maman, le 6-06-2022, je continue de lui parler.
Certains jours, je lui confis mes peines et mes douleurs, certaines nuits ce sont mes inquiétudes et mes petits bonheurs. Ces connexions représentent des conversations à sens unique : c’est moi qui lui parle. Une sorte de monologue où je m’imagine qu’elle m’écoute, me comprend, m’offre toute son attention.
D’autres genres de conversations ont cependant lieu. Celles où nous échangeons la nuit alors qu’elle vient me visiter en passant par le vortex des rêves. Je la vois à l’occasion, ou je l’entends; elle me parle et je l’écoute. Sa voix est la même. Elle me regarde, je la vois me regarder. Elle sait que nous sommes en compagnie l’une de l’autre. Ce ne sont pas des rencontres que je provoque comme je peux le faire pour d’autres ou lorsque je pose des questions liées à la vie, aux événements futurs, aux événements passés, aux enseignements à recevoir, etc. Elles se passent voilà tout. Je rêve, je me réveille dans le rêve (on appelle cela des rêves lucides), je vois des images, de toutes les sortes, j’entends les sons, la musique, des chiens qui jappent, des prénoms, des rires, des propos désobligeants mais aussi des propos heureux ou neutres. » Ça dépend » comme on dit.
La première fois, elle – maman – venait de trépasser. Moins de 48 heures avant. Son visage était le même, bien qu’un peu plus jeune – je dirais 60 ans – ses vêtements aussi. Mais son regard était celui d’une personne surprise de voir un jardin fleuri si luxuriant, un vert si riche, en haute résolution. (C’est aussi comment moi je le voyais) – Une résolution plus haute encore que celle que nos caméras modernes peuvent permettre de voir, plus encore que la réalité elle-même. Les yeux écarquillés, elle sourit, heureuse et émerveillée à la fois. Elle marche dans une allée, elle avance d’un pas régulier, sans peur, sans hésitation. Je la vois, elle non, je suis invisible à ses yeux. Comme si je voyais à travers le voile.
La deuxième fois, elle est venue me voir accompagnée de sa soeur, Pauline. Celle-ci est décédée vers les années 2016, je crois. Elle ne m’a jamais visitée depuis, sauf lors de la 2e visite de ma mère que je m’apprête à raconter. Et le soir de son départ. Ce soir-là, le système de son est parti tout seul, le CD de Henri Salvador s’est mis à tonitruer – Je voudrais du soleil vert – retontissait à 1 h (ou dans les environs) du matin – La musique m’a réveillée, j’ai trouvé cela bizarre, je me suis levée, j’ai descendu au rez-de-chaussée, j’ai éteint l’appareil et je suis remontée me coucher. Le lendemain matin, je recevais un appel de la famille m’informant de son décès. J’ai su à ce moment-là que c’était elle qui était venue me dire aurevoir avec la musique. Pauline m’était chère; elle était ma marraine, elle m’avait accueillie chez elle durant mon adolescence quand j’ai décidé que je voulais survivre au cancer de la violence qui brisait ma famille. Elle a toujours été la gentillesse même. Ses yeux bleus étaient comme ceux de mon Pépère, Antoine. Selon ses humeurs, ses émotions, ils changeaient du bleu gris au bleu clair, du bleu métallique au bleu de mer ensoleillée. Lorsqu’elle est venue me visiter avec ma mère, j’étais tellement contente de la voir, ses yeux bleus brillaient de lumière, rieurs, calmes. J’ai mis mon index sur le bout de son nez et nous avons ri ensemble. Puis, j’ai vu une présence à sa droite, un peu retiré vers l’arrière, une femme aux cheveux descendant en bas des épaules, de couleur roux caramel, bouclés. Ceux-ci m’ont rappelé ceux de maman que j’avais vus sur des photos d’elle, plus jeune- 40 ans peut-être. Pourtant, son visage était invisible, flouté. Rien n’a été dit, juste des présences, des regards, de la joie et de l’amour universel.
La troisième visite de ma défunte mère s’est passée en 2024. Je dors et tout d’un coup j’entends sa voix, elle m’appelle, elle me pose une question très, très personnelle. Elle me demande comment j’ai fait pour percer un secret de famille. Je lui ai répondu simplement, lui expliquant que j’ai utilisé les moyens technologiques actuels car ils offrent toutes sortes de possibilités, où même les secrets les plus secrets, ceux qui se cachent même de soi, peuvent être mis au jour. J’ai donné d’autres informations personnelles que je ne livrerai pas ici. Maman a perdu une grande partie de sa lucidité en 2012, et ce qui en restait a dégringolé pendant les 10 années qui ont suivi. Elle ne connaissait pas les tablettes, les cellulaires, les voitures électriques, les tests d’ADN, la médication potentielle contre l’Alzheimer et encore moins les robots et l’Intelligence articifielle en développement.
Ce que j’ai trouvé fort intéressant est qu’elle savait que je savais ledit secret, mais elle ne savait pas comment je m’y étais pris pour le découvrir. Et c’est ce qui l’a poussé à venir me le demander. J’ai compris aussi que de cet au-delà, on ne pouvait pas tout savoir de ce qui se passe ici-bas.
Une leçon de plus à mettre dans mon bagage.

De l’autre côté du miroir, il y a la vie, il y a l’espoir, non pas pour demander ‘Miroir, Miroir, dis-moi qui est la plus belle », non. L’espoir de continuer la vie, de nettoyer les erreurs parsemées sur notre chemin.
Pour la paix de notre âme.
©Lynnda Proulx, 2026

