
Rien n’arrête Adriane dans son élan vers la vie. Toute sa jeunesse se reflète dans la douceur de sa peau laiteuse et la promesse d’enfantement qui se niche au creux de son sein. Elle souhaite respecter la volonté de Dieu, du curé et surtout de son mari. Demain, elle sera désormais reconnue sous l’appellation de Madame Antoine Tremblay. Plus personne ne se souviendra de son nom de famille de naissance puisque ses droits de femme inexistants seront à la merci de son beau. Elle devra attendre 1940 avant de pouvoir obtenir le droit de suffrage féminin au Québec, Canada. Sa carrière professionnelle sera dessinée à l’avance : femme au foyer et ménagère, fermière et infirmière familiale, cuisinière sur un poêle à bois et jardinière de potager, sans compter l’ambition de ses ingénieux fils à superviser.
Celle que j’ai appelée Mémère toute ma vie, est née dans la deuxième dizaine du 20e siècle, neuvième enfant d’une fratrie de douze, brune aux yeux bleus, grande, plutôt délicate et forte comme on les aime pour enfanter et continuer à bâtir la population du Québec. Sous les conseils de sa mère, Célina Simon née Martin, elle a suivi les pas de ses grandes sœurs en se mariant jeune adulte, comme était la pratique en ces temps-là. C’est ainsi qu’à ses 18 ans, en 1932, Adriane se marie à l’église catholique d’une petite commune du Bas Saint-Laurent.

Elle et son mari, Antoine, se sont installés dans une maison de rang pendant les 5 premières années de leur vie commune, celui de la bonne Sainte-Anne à Saint-Clément. Leur nouveau foyer faisait office de lieu de rencontre et de pèlerinage puisque qu’il se situait juste en face de la croix de chemin, au carrefour des deux rangs. Une prière pour chaque âme qui vive et surtout, le récit du Notre-Père qui êtes aux cieux pour se faire pardonner toutes les bêtises et les regards jetés aux voisins, que ce soit d’envie ou par médisance. J’imagine les pèlerins prendre une pause sur le perron de leur maison pour parler, s’enquérir des ragots des voisins et rapporter les dernières nouvelles de leur petite communauté. De quoi remâcher durant la semaine, question d’éviter les sujets plus personnels.
Vers 1937, la famille de cinq (trois enfants et deux parents), et bientôt de six puisqu’un quatrième enfant est en route, emménage dans une nouvelle propriété située dans le rang de la Grande ligne qui va de Saint-Clément vers la municipalité de Saint-Cyprien, maintenant appelé Saint-Cyprien-de-Rioux. Il s’agit d’un échange de fermes entre frères, Antoine et François, une entente qui facilite la vie de l’un et de l’autre. Une terre d’au moins un hectare dans le canton d’Hocquart, qui descend vers le Nord jusqu’à la rivière Trois-Pistôles.
Dans les premiers mois, Antoine, Adriane et leurs trois marmots s’installent temporairement en haut de l’Atelier, une petite maison de bois invitant tous les courants d’air à passer. Cet espace sert de garage et de boutique au premier étage, d’entrepôt pour différents objets de ferme et de réparation mécanique, afin que les travaux de construction d’une maison plus confortable se mettent en place. Avec l’aide d’amis et de la famille, Antoine, au caractère généreux, répare la maison familiale afin d’assurer plus de confort pour sa famille et créer de nouvelles pièces (cuisine d’été, salle de bain, séparation de chambres en ajoutant des murs ou en les enlevant) et répare le toit qui coule pour l’instant.
Cette période n’est pas facile pour Adriane et les enfants. Le haut de l’Atelier n’est pas bien isolé, est peu confortable et n’a pas d’eau courante. Il n’existe pas de cloisons séparant l’espace. Avec les rares bouts de tissus, elle doit créer quelques pièces pour accommoder 5 personnes qui y vivent de jour et de nuit, cuisiner, chercher de l’eau à la pompe près du verger si son mari n’a pas eu le temps de compléter cette tâche au petit matin, laver les vêtements, laver la vaisselle, s’occuper de ses enfants tous en bas âge. Quand quelques heures se libèrent, elle aménage un potager qui assurera des repas pour sa famille. Heureusement, elle est forte et garde le moral, cette période est transitoire et, avant l’hiver, son mari aura complété les travaux sur la maison où ils pourront y emménager.
Une fois installée dans leur nouvel environnement, au sec et au chaud, Adriane accouchera à la maison de leur 4e enfant, un beau garçon blond aux yeux bleus. D’ailleurs, ses neuf enfants sont nés en milieu familial. Une accoucheuse, voisine, parente, sœur, mère ou tante, est sur place durant l’accouchement pour soutenir la naissance et appuyer la famille dans les jours suivants l’arrivée du nouveau né. De mère en fille, ces femmes se transmettent leurs connaissances de l’accouchement (Dressayre, 2017). Quand le père peut payer, le médecin est souvent présent plusieurs heures après l’accouchement pour s’assurer que la mère et l’enfant vont bien. Puis rapidement, Adriane reprendra le flambeau de la gouvernance de son château et de sa marmaille.


Antoine, son mari, sait tout faire. Il est un homme ferme et intentionné, très habile à manier la scie, le marteau et l’enclume, à soigner les vaches, les chevaux, les cochons. Il multiplie les métiers et dans la région, il est surtout connu comme guérisseur traditionnel, vétérinaire d’animaux de ferme, métier appris de son oncle qui lui aussi l’a appris de son oncle. Il les soigne, les ferre, les accouche, les insémine. Il les aime. Ce métier est passé de génération en génération. En 1957, il finissait de bâtir sa grande ferme de deux étages accueillant son atelier de menuisier, ses vaches laitières, ses chevaux pour se déplacer et travailler les champs, les charrettes et chariots, entasser à l’étage supérieure où le ‘père Toine’ engrange son foin, son grain et ses ballots de paille.
En 1939, lors de la reconstruction du pont de la Sénescoupé, un accident sur le chantier de construction va rendre Toine invalide. En tombant en bas des échafauds soutenant la structure de bois, il reste accroché à l’une des rampes. Bien qu’il ait eu la vie sauve, il a dû être amputé de la jambe gauche jusqu’à la mi-cuisse. Son invalidité entrainera plusieurs hommes voulant échapper à la guerre et éviter de servir de chair à canon, à devenir des hommes à tout faire sur sa terre pour l’aider à maintenir la ferme et les champs.
La vie s’est ainsi déroulée chez la famille Tremblay, sous la main rude et sévère d’un père éduqué à la dure et éduquant de même ses propres enfants, d’une mère essayant d’être plus compréhensive bien que sous la gouverne de son mari. Chaque enfant a évolué selon sa destinée, tantôt surtout intrigué par la mécanique et l’invention de machine à rouler ou à voler, tantôt enclin à se créer de petits boulots pour gagner sa croute, que se soit comme commis voyageurs en vendant des cartes de toutes sortes ou bien en réparant des vélos ou de petits moteurs.

