Pour que les bottines suivent les babines

Le 16 novembre 2017 devient une journée historique dans l’histoire de l’éducation en Ontario pour les collèges d’art et de technologies appliquées. C’est avec une grande joie que le résultat du vote forcé par le Conseil des employeurs des collèges (CEC) de l’Ontario est sorti fort en la faveur du personnel scolaire : 95 % des professeurs des 24 collèges, les 12 000 employés, sortis pendant 25 jours (excluant les fins de semaine) sur le piquet de grève, ont voté à 86 % pour le rejet de l’offre des collèges émise par la voix du CEC.

Un message clair, fort, unis de la part du corps professoral des collèges de l’Ontario.

Maintenant, que doit-on comprendre de ce vote massif? Les professeurs ont-il rejeté l’offre de leur employeur parce que la liberté académique était non négociable?

À mon avis, plusieurs raisons ont pu motiver un vote si fort de leur part. Tout comme l’explique le Président du SEFPO, Warren (Smokey) Thomas, «le comportement du CEC à sortir de la table de négociation et à refuser d’y retourner pendant plusieurs jours, voire refuser de tenir compte des demandes des professeurs depuis juillet, en était un d’intimidation. Tous les moyens sont bons pour nous faire taire.» Je n’ai aucune difficulté à approuver l’hypothèse de l’intimidation puisque j’ai personnellement vécu cette expérience provoquée par un vice-président à l’enseignement lors de ma deuxième année en enseignement au postsecondaire alors que j’étais encore en période de probation – une expérience difficile vous l’aurez compris.

Bien que j’ai parlé de cette situation au syndicat à cette époque et que ce dernier ait logé un grief syndical relatif au problème que je vivais, tout a finalement été étouffé une fois que la directrice m’eut confirmé l’obtention de mon poste permanent. Les pressions pour que je me taise étaient fortes, mais j’ai persévéré, je ne me suis pas tue et je continue de ne pas me taire, au contraire. Je résiste au bâillonnement et dénonce ces injustices créées par la bêtise humaine.

Nous imposer un vote après quatre semaines de grève alors que celui-ci aurait pu être réalisé dès le début de la session représente un indicateur important de la planification des négociations du CEC pour essouffler les professeurs puisqu’ils ne reçoivent pas de salaire durant le piquetage, à peine quelques centaines de dollars provenant d’un fond de grève de syndicat, alors qu’ils ont des factures à payer, une famille à soutenir, un engagement envers leurs étudiants. Ce vote a été refusé autant pour le protocole de retour au travail que pour le refus d’obtenir une liberté académique, du moins pour ma part.

Alors que le retour forcé a été enclenché et que les professeurs de collèges (CAAT) sont retournés depuis le 19 novembre dernier, on pourrait croire à la mise en berne de la liberté académique. Pour preuve, quatre courageuses collègues du programme Thérapie respiratoire ont été suspendues pour insubordination, alors qu’elles essayaient de respecter le contenu de leur programme et éviter de couper tant dans la pratique que dans la théorie. Les professeurs des 24 collèges de l’Ontario sont retournés au travail avec les mains liées et le «moral à terre» Tout ce temps passé à défendre les droits enseignants alors qu’une simple loi du Gouvenement Libéral de Wynne a forcé un retour pour bâillonner le personnel scolaire.

L’entente entre le patronal et le syndical via  l’arbitrage de Kaplan, s’est conclue par la signature d’une convention dès fin décembre 2017 avant le congé des fêtes et du Nouvel an. Le point où les enseignants ont obtenu gain de cause, selon les propos du SEFPO, réside dans le fait qu’il y ait enfin une directive claire (l’article 13 dans l’arrêt de Kaplan voir ci-dessous) et nette dans la convention à propos de la liberté académique alors qu’auparavant, chaque collège devait définir sa propre directive. Cette dernière brillait par son absence, du moins pour mon employeur.

Article 13
Article 13 of the Collective Agreement shall be amended with a new title: “Copyright
and Academic Freedom.” The following language shall be added after the existing
language in article 13.01:
13.02 Academic freedom is fundamental to the realization and preservation of the
Colleges’ commitment to academic excellence. The purpose of this article is to
define the rights and obligations related to academic freedom.
13.03 All members of the College community shall support and protect the
fundamental principle of academic freedom.
13.04 Every faculty member is able to exercise academic freedom in the performance of his/her duties. Academic freedom at the College includes the right to enquire about, investigate, pursue, teach and speak freely about academic issues without fear of impairment to position or other reprisal.
13.05 The exercise of academic freedom is subject to the following responsibilities:
(i) In exercising academic freedom, employees shall be responsible for
adhering to legal parameters (such as but not limited to The Human
Rights Code, Criminal Code of Canada, civil liability, collective agreement obligations), institutional regulations, Ministry Directives, 6 requirements of accrediting bodies, and program and curriculum requirements.
(ii) Academic freedom carries with it the duty to use that freedom in a
manner consistent with the scholarly obligation to base research and
teaching on an honest search for knowledge. In exercising such freedom,
faculty have a responsibility to respect the academic freedom and rights
of other members of the college community.
(iii) The College affirms that faculty shall be free to act and speak in their
capacity as public citizens provided they indicate they are speaking as
individuals and not acting as representatives of the College.

Maintenant que le semestre d’automne est terminé (26 janvier 2018) et que la même semaine celui d’hiver débutait (29 janvier 2018), ce dernier s’annonce éreintant : aucun repos entre les deux, une course à la correction et à entrer des notes dans le système de notation officielle, des reprises d’examens et désormais l’ajout d’un DR sur les plans de cours pour «droit de reprise» systématique pour tous les étudiants échouant leur cours entre 40 et 49 pour cent. Ce qui signifie que tous les étudiants ayant une telle note finale reprendront automatiquement un examen pour montrer qu’ils peuvent réussir. Ces reprises correspondent à 800 examens pour 800 échecs selon un chiffre non officiellement communiqué. Jusqu’où ira-t-on pour encourager les jeunes à aimer l’école, à les encourager à apprendre? Ce DR va-t-il révolutionner le succès des étudiants et l’obtention de leur diplôme? Ou va-t-il les encourager vers la loi du moindre effort en pensant que de toute façon, une autre chance est donnée en fin de session pour obtenir une note de passage?

Je ne suis pas contre l’idée de faire réussir en échange d’un travail supplémentaire, au contraire, mais si durant tout un semestre, un jeune ne se prend pas en main pour passer ses cours, est-ce qu’un droit de reprise lui lancera un appel à se réveiller d’entre les morts-vivants qui vivent en automates sur leur téléphone «intelligent»?

DRrouge

Ce droit de reprise désormais affiché sur tous les plans de cours du collège où j’enseigne, est passé comme du beurre dans la poêle. Sans discussion préalable avec le corps enseignant, et obligation pour ces derniers de préparer de nouveaux examens pour ceux et celles qui peinent à obtenir une note de passage de 50 %. Personne ne rouspète à voix haute, sauf dans les couloirs et les discussions fermées entre quelques collègues. La liberté académique me permettrait-elle de refuser ce droit de reprise systématisé?

Bref, ici, pour respecter l’Article 13 ci-haut nommé, je dois vous affirmer que je parle dans ce billet de blogue en tant que citoyenne libre et non au nom de mon employeur. Selon moi, la liberté académique implique une discussion préalable avec le corps enseignant responsable des examens avant d’imposer un DR sur un plan de cours. Sans cette discussion, il n’y a pas de liberté académique. Comme cette discussion n’a pas eu lieu, on peut en conclure que la directive de l’article 13 n’a pas le poids de ses mots et que les bottines ne suivent pas les babines.

 

 

 

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