Une dernière ride

Mardi dernier, j’ai pris une ride d’auto le long du fleuve Saint-Laurent. J’ai commencé par me rendre à la pointe de Rivière-du-Loup avec un café Tim Horton, plutôt deux cafés : un pour moi et un pour maman. La marrée était entre deux, comme si elle ne savait pas où aller, quelle direction prendre… comme si elle se demandait si c’était le temps de monter ou le temps de descendre. Pour quelques instants, elle a décider de rester là, avec nous, d’attendre la suite et de voir comment les mouvements de la vie allaient se charger de l’emporter.


Après une courte marche le long de la plage, on a repris la route du fleuve, là où la vie change et les baleines, en faible nombre, luttent à leur façon contre les changements climatiques. On a traversé les routes bordées des champs de vaches et de cultures, des terrains vagues, des pancartes de maisons à vendre ou déjà vendues; on a traversé le village de Cacouna et continuer sur la 148. Maman adore les rides de char pour se balader et voir les différents paysages se transformer sous ses yeux. Le mouvement se trouve aussi a être le meilleur moyen pour aérer ses idées, voir plus clair et prendre de meilleures décisions.

J’ai conduit comme ça vers l’Isle-Verte et j’ai décidé de prendre la route vers Saint-Éloi, là où mon grand-père a resté une partie de sa vie avant son mariage avec Adriane et la venue de ses neuf enfants, maman étant un des ainées de sa fratrie. Saint-Éloi, un village silencieux qui cache sous ses draps des mains d’abuseurs, des mains de ‘poignant cul’ comme dit maman. D’ailleurs, ce n’est pas le seul village où les hommes se permettent tout ce qu’ils veulent de ce côté-là, certaines personnes, voire proies de ces hommes sans vergogne, préfèrent se terrer dans le silence en essayant de se convaincre que c’est du passé et qu’il faut absolument ne pas en parler. Comme maman a subi ses mêmes violences dans sa vie domestique, je me suis dit que ça valait la peine d’en parler pour elle. Est-ce que je vous ai dit que maman souffrait d’Alzheimer? Elle semble avoir préféré enterrer ses mauvais souvenirs et ses bons. Souvent, au début de sa maladie, elle me disait qu’elle avait travailler sur elle pour oublier ces terribles moments de sa vie qui la faisait souffrir et puis qu’elle était aller trop loin dans l’oubli, que sa mémoire basculée et avait décidé d’effacer tout son disque dur jusqu’à oublier le nom de ses enfants. Mais qu’est-ce qui est mieux, noyer sa peine dans l’oubli? ou l’étouffer dans plusieurs verres de scotch?

Vendredi 3 juin. Je suis arrivée à Chauffailles avec ma soeur B. Mom ne va pas bien. Tous ses enfants veillent sur elle durant les jours suivants. Le premier Lundi de Juin Maman est partie. Pour de bon cette fois-ci. Elle nous a quitté tranquillement, paisiblement dans un souffle court. Diagnostiquée en 2011 avec l’Alzheimer, j’ai eu a m’adapter à sa maladie, tout comme elle et les membres de ma fratrie. Cette maladie atteint 152121 personnes au Québec en ce moment. Un jour, quelque part en 2014, elle a oublié mon nom et les autres frères et sœurs. Je crois qu’elle reconnaissait mon énergie car elle me disait en souriant : » Ah! tu es arrivée!  » Tous les matins de cette semaine de visite familiale alors qu’elle habitait encore dans sa maison, elle me saluait ainsi. Puis est venue la période quand elle me rebaptisait quand je lui demandais si elle me reconnaissait. ‘Juliette’ ‘Jacqueline’ … Cécile, Lisette, Liza, tous les noms des personnes qui ont pris soins d’elle, l’ont aimé à leur manière.

Elle a séduit les cœurs des préposées.es et des infirmières.s, vers qui elle marchait pour garder la forme et le mouvement, elle aimait me pincer la joue et me sourire lors de mes visites au centre. Elle a survécu deux infections de covid-19 et trois périodes d’isolement en chsld dûs au covid. La dernière aura été fatale puisqu’elle ne pouvait plus marcher et garder ce mouvement de vie qui la maintenait.

Maman est partie. Mon cœur est serré d’émotions, peine, douleurs, vide, mon estomac a la nausée. Mon crâne veut éclater et se réfugier dans les bras de ma mère.

Pour me distraire, je regarde un couple de cardinal construire son nid devant ma fenêtre dans le chèvrefeuille. Pour me distraire, je vais longer la rivière outaouais avec maman qui adore se balader pour explorer le paysage et la nature. La vie continue.

Le Service funéraire est planifié par la maison Fleury et fils pour le Dimanche 19 juin de 11 h à 14 (exposition du corps) suivi d’une cérémonie au centre funéraire.

Aurevoir maman.